mardi 31 décembre 2013

Des plates-bandes comestibles et riches en diversité, partie 1

This article in english.

Louise :

Il y a quelques semaines, j'ai répondu à une lectrice anonyme qui nous a adressé un commentaire sur un article précédent expliquant ma découverte culinaire du moment : les hémérocalles.

Les hémérocalles (Hemerocallis) sont connues pour leurs fleurs comestibles, mais leurs jeunes pousses printanières se  mangent aussi et donnent alors une récolte fiable et abondante. Ici, hémérocalle "Corryton Pink".
Cet échange m'a donné le goût d'écrire à propos de la culture de plantes comestibles en polyculture, suivant mon expérience. Mais la tâche n'est pas si facile et comme je veux prendre l'espace nécessaire pour bien couvrir le sujet, il sera divisé en une série d'articles que nous publierons en rafale.

Qu'est-ce que la polyculture et pourquoi la pratiquer ?

La polyculture est une manière de concevoir jardins, plates-bandes, potagers ou même vergers pour qu'ils abritent une grande diversité de plantes. Dans ces espaces, si un bon nombre de plantes sont comestibles, plusieurs autres plantes ne le sont pas. C'est qu'elles sont appelées à jouer d'autres rôles, tout aussi importants. Il a été prouvé que cette façon de faire qui imite la nature permet d'établir des systèmes écologiques qui sont très résilients. Il n'est pas surprenant, donc, que l'idée de favoriser la plus grande diversité possible soit un principe de base en permaculture.
Mes plates-bandes en façade, durant la 3e semaine d'août. En voulant créer un jardin ornemental de vivaces aux floraisons continues, il y a plusieurs années, je me suis automatiquement engagée dans un jardinage en polyculture. Mais à l'époque, je ne connaissais même pas ce mot... et je n'avais pas encore pensé aux plantes comestibles !
À l'opposé de la polyculture, il y a la monoculture, le modèle dominant en agriculture industrielle. Un bon exemple en est le verger de pommes, où l'on ne retrouve rien d'autre que des pommiers poussant à travers un tapis d'herbe. On peut aussi penser à ces fermes immenses de l'ouest américain qui ne produisent que du maïs et du soya et pratiquement rien d'autre, ces deux cultures se faisant en rotation, pour moins épuiser la fertilité du sol. Ce modèle agricole ne cherche aucunement à imiter la nature. Résultat : il doit constamment faire la guerre contre l'environnement, à grands coups de fertilisants chimiques, d'insecticides, de pesticides et de machinerie coûteuse. 

Le secteur résidentiel a lui aussi sa monoculture: le gazon. C'est même la  plus importante culture irriguée des États-Unis. Dans ce pays, la surface totale occupée par les pelouses est trois fois plus grande que celle consacrée aux champs de maïs. (Voir cet article en anglais pour plus de détails.)
Mes plates-bandes et mes plantes potagères en pot, en août. Pour obtenir le jardin continuellement en fleurs de mes rêves, j'ai sacrifié la majeure partie de la pelouse qui régnait en impératrice entre la rue et la maison. Je ne l'ai jamais regretté.

Voici la jeune plate-bande
qui m'a servi à expéri-
menter les semis de
légumes en mélange.
La plate-bande potagère en polyculture:

Il est à noter que le terme polyculture peut aussi désigner une méthode de jardinage très spécifique où l'on utilise une simple plate-bande potagère dans laquelle on sème un mélange de graines de légumes variés à la volée, c'est-à-dire en les laissant pousser là où la graine tombe.

On choisit des légumes qui se sèment tôt au printemps et qui n'arriveront pas à maturité tous en même temps (laitues variées, radis, betteraves, carottes et moutardes, par exemple). À mesure que les jeunes pousses apparaissent et se développent, on éclaircit les endroits où les plantes sont trop densément serrées en retirant une partie des pousses et on les mange comme verdures ou comme bébés légumes. On laisse les autres en place pour qu'elles continuent leur croissance. On répète cette cueillette au besoin, jusqu'à ce que les distances entre les plants restants soient suffisantes pour assurer leur pleine croissance. 

Contrairement à la méthode traditionnelle, l'éclaircissement des rangs de légumes ne se fait pas très tôt en un seul coup, mais en plusieurs étapes. De plus, les jeunes plantes enlevées sont consommées au lieu d'être jetées. Enfin, les plantes poussant en mélange, elles peuvent occuper l'espace plus densément sans se nuire. Par exemple, pendant que la carotte croît sous terre, son feuillage étroit exploite l'espace entre deux laitues qui se développent en surface.

À mesure qu'on récolte, il est intéressant de créer quelques espaces dégagés juste assez grands pour y transplanter une jeune pousse d'un légume qui se développera lentement et qui prendra beaucoup de place une fois arrivé à maturité. Les brocolis et les choux sont de bons candidats.

Un des îlots de légumes en mélange,
entouré de paillis noir. J'ai protégé
les jeunes pousses en piquant en terre
une grande quantité de petites bran-
ches sèches. Ce truc est très efficace
contre les chats qui se cherchent une
litière ou qui veulent simplement un
coin pour faire une petite sieste.
J'ai essayé ce genre de polyculture, il y a deux ans, dans une jeune plate-bande semi-ombragée longeant la frontière de notre terrain entre notre maison et celle du voisin. Je n'ai pas utilisé tout l'espace, mais seulement trois îlots dans lesquels j'ai semé à la volée des graines de légumes en mélange : plusieurs sortes de laitues, des carottes, des navets, des radis, des betteraves et des bulbes d'oignons. 

Les laitues et les navets ont été intéressants, mais je n'ai pas eu grand succès avec le reste, probablement parce que l'espace choisi ne recevait pas assez de soleil, les carottes et les betteraves sont restées petites, et je ne vous parle même pas des radis. D'ailleurs, je n'ai pas encore déniché l'endroit idéal pour faire pousser ces légumes-racines chez moi.

La plupart d'entre nous, jardiniers, pratiquons déjà la polyculture: 

En effet, rares sont les jardiniers qui ne cultivent qu'une ou deux espèces de plantes. Et nous avons de moins en moins le réflexe de séparer physiquement nos plantes en deux catégories: les légumes dans le potager et les plantes ornementales un peu partout ailleurs. De l'aveu de ma belle-mère, cultiver tout légume annuel hors d'un potager ne serait venu à l'idée de personne dans les années quarante ou cinquante.
Pourtant, cette stratégie est particulièrement utile dans nos jardins de ville, de par leur exiguïté ou les conditions de culture qu'on y retrouve. Il n'est donc pas rare de voir, en ville, un plant de rhubarbe côtoyer un rosier rustique et quelques plants de tomates se réfugier dans le coin chaud et ensoleillé formé par la remise et la haie de spirées.

Mais plus on veut produire de nourriture sur nos petits terrains de ville et nos balcons, plus il faut trouver les moyens de faire mieux dans le même espace. Il faut donc exploiter au maximum la logique toute pratico-pratique de la polyculture.
Entre le trottoir et la maison, les vivaces sont reines, mais partagent tout de même l'espace et le soleil avec des fruits et légumes. La grande tache brune que l'on aperçoit au centre de la photo est justement un espace discret, réservé à des légumes annuels fraîchement transplantés. 


La polyculture, une alliée pour le jardinier qui cultive des plantes comestibles:

Les pois mange-tout sont des légumes
faciles à cultiver sur une très petite

surface, car ils peuvent pousser à la
verticale, sur un support auquel ils 
peuvent s'agripper. 
Bien sûr, même en dehors du potager traditionnel, il reste qu'il faut donner à chaque plante suffisamment d'espace et respecter ses besoins en lumière, eau, chaleur, acidité du sol, etc. 

En fait, les plantes potagères annuelles - qui composent l'essentiel de tous les légumes que nous ingérons - sont des plantes plus fragiles et "capricieuses" que bien des plantes ornementales vivaces. Leur capacité à s'adapter aux diverses conditions de nos jardins sont plus limitées. C'est normal : la plupart de ces plantes sont originaires de pays chauds et ensoleillés. Or, on leur demande bien plus que de bien pousser et d'être belles à regarder. Pour satisfaire nos besoins, elles ont donc subi une sélection génétique assez intense, au fil des siècles, et se sont habituées à se faire bichonner. 

D'ailleurs à mon avis, les variétés plus anciennes ont plus à offrir aux jardiniers que les hybrides modernes qui inondent le marché. En effet, ces plantes ont été sélectionnées pour leur grande productivité en situation de monoculture et pour leur résistance à des maladies spécifiques aux monocultures. Elles ont besoin d'irrigation constante, d'engrais, d'insecticides et de pesticides. 
Mais, laissées à elles-mêmes, elles sont moins bien armées que les variétés plus anciennes face aux adversités d'un environnement naturel (par exemple, la compétition avec d'autres espèces végétales ou les effets d'une sécheresse occasionnelle). Quelques agriculteurs reconnus pour leur contribution à une agriculture écologique en polyculture - par exemple le célèbre fermier autrichien Sepp Holzer - ont réalisé que ces légumes hybrides  perdent en qualité, en goût et même en valeur nutritive ce qu'ils ont gagné en productivité. 

Tomate "Sub-Arctic", de chez Semences Solana.
Elle se cultive facilement en pot, est très hâtive
(45-50 jours) et n'a pas besoin d'étés très chauds
pour bien produire. De plus, les tomates-cerises
qu'elle donne sont vraiment délicieuses. Mais
c'est une variété déterminée (i.e. ses fruits
mûrissent tous en l'espace de 2 ou 3 semaines,
puis le plant ne produira plus rien et dépérira). 
La popularité et la disponibilité de différentes variétés de plantes comestibles ou ornementales a beaucoup varié au fil des ans. Par exemple, dans le cas de plusieurs plantes à fleurs, en un siècle, la mode a glissé de cultivars donnant des fleurs très odorantes à d'autres donnant des fleurs plus belles à voir, mais presque sans odeur. C'est le cas de plusieurs cultivars de phlox, par exemple, et aussi de nouvelles variétés de plantes capables de produire des fleurs doubles. 

D'autre part, plusieurs plantes hybrides sont stériles ou produisent des rejetons qui ne sont pas fidèles à leurs parents. Or, dans le cas des plantes potagères, ce n'est pas ce que l'on cherche quand on veut récolter leurs graines pour l'année suivante. Par contre, certaines variétés hybrides présentent des qualités que l'on ne retrouve pas chez leurs ancêtres. C'est le cas de la tomate "Sub-Arctic" présentée sur la photo ci-haut.

La tomate "Anna Russe" est une
ancienne variété dont les fruits,
en forme de coeur, sont tout
particulièrement délicieux,
surtout quand ils sont très mûrs.
C'est une variété indéterminée,
ce qui assure au jardinier une
récolte s'étendant sur plusieurs
semaines. Provenance :
Semences Solana.


Hélène :

Bien sûr, il existe aussi des considérations par rapport à la mise en marché des plantes. Ainsi,  les pépinières préfèrent vendre des annuelles plutôt que des vivaces, puisque c'est ce qui ramène la clientèle, année après année. 

À l'épicerie, l'offre de fruits et légumes et autres produits alimentaires a beaucoup changé sur plusieurs décennies et bien que nous ayons plus de choix qu'auparavant, le goût des  produits provenant de fermes industrielles  est souvent inférieur à ce qu'il était par le passé ou à ce qu'on peut trouver dans nos potagers, parce que ces produits ont été sélectionnés génétiquement moins pour leur goût que pour leur apparence et leur transportabilité. 

Vous souvenez-vous de ces fraises de Floride à la chair très dure et qui ne goûtaient rien ?
Un beau fruit mûri sur le plant, si délicieux soit-il, ne ramène aucun sous s'il s'est transformé en bouillie suite au  transport Floride-Québec. Présentement, les fraises de Californie ont supplanté celles de Floride. Il se trouve qu'elles ont bien meilleur goût, tant mieux pour nous ! Mais ni l'une ni l'autre n'arrive à la cheville de nos fraises locales fraîchement cueillies, à mon humble avis, du moins quand la saison leur a été favorable.

Ce n'est pas que le goût n'est pas important, c'est simplement que pour le marché de l'alimentation de masse, ce n'est pas le premier critère de sélection d'une plante.


La tomate "Pantano Romanesco" est
côtelée et souvent cabossée. Pourtant,
elle donne des fruits charnus bons à
manger frais et excellents pour faire
de la sauce. Semences Solana.
Louise :

Par ailleurs, l'exigence du consommateur d'obtenir le légume ou le fruit à l'apparence parfaite conduit à l'élimination de variétés dont le seul défaut est justement une forme indésirable. Le producteur maraîcher recherchera les variétés qui ont une forme et une couleur uniformes et plaisantes à l'oeil. 

De fait, ceci mène souvent à un gaspillage dont le client n'est pas du tout conscient: plus d'un agriculteur ne trouve pas preneur pour une proportion importante de sa récolte (parfois la moitié), parce qu'il doit éliminer, par exemple, chaque carotte qui n'est pas droite ou chaque patate qui est un peu trop cabossée pour se peler facilement. 

D'ailleurs, c'est bien souvent ce genre de produit qu'on retrouve dans les sacs de 50 livres de pommes ou de carottes "à chevreuils", vendues aux chasseurs à l'automne pour attirer leurs proies. J'ai osé en acheter pour la propre consommation de ma famille. Je me suis retrouvée avec des carottes mal lavées, cassées, croches, "à deux pattes" ou surdimensionnées, mais délicieuses.  Elles m'ont demandé un peu plus de travail et j'ai eu un peu plus de pertes (au grand plaisir de mes vers de terre). Mais j'ai payé le tout 11 cents la livre (24 cents le kilo) !  Il m'est arrivé, une fois, de tomber sur un sac dont le fort goût de carotène ne m'a pas emballée. Mais la même chose s'est déjà produite avec un sac provenant de l'épicerie, alors... 

Lorsqu'on fait un jardin potager, on peut donc s'attendre au même phénomène : plusieurs des légumes produits présenteront toutes sortes de "défauts" : tomates siamoises, carottes croches ou un peu trop petites, peau imparfaite ou couleur irrégulière, d'autant plus que les semenciers nous vendent beaucoup de variétés de légumes dont les qualités premières ne sont justement pas l'apparence, mais plutôt le goût et l'originalité, par exemple. 

En faisant preuve d'un peu d'ouverture d'esprit,
on arrive parfois à transformer un échec
apparent en succès satisfaisant. Par exemple,
la moitié de ma récolte de navets présentait
des racines beaucoup trop petites pour parler de
succès, mais j'ai quand même récolté un grande
quantité de feuilles très saines que j'ai fait cuire
à la manière des épinards, comme légume
d'accompagnement ou dans un potage. J'en ai mis
au menu un demi-douzaine de fois en plus d'en
congeler pour l'hiver.
Il n'y aura personne entre nous et notre récolte pour discrètement faire disparaître tous les spécimens "gênants". Sans compter que les conditions varient d'une saison de jardinage à l'autre. Il n'est donc par surprenant que, pour une année donnée, tel légume nous donnera une récolte exceptionnelle en même temps que les résultats pour tel autre seront pour le moins décevants. Le jardinier novice qui n'a pas été averti de cela risque de passer par des phases de découragement

Dans des temps un peu plus anciens, les fermiers et jardiniers qui produisaient leurs propres semences n'étaient pas à l'abri des vicissitudes. Mais en persévérant, ils finissaient par sélectionner, année après année, des variétés très locales, qui s'avéraient très bien adaptées aux conditions spécifiques de leur région et de leur micro-climat. 

Or, en tant que jardiniers, nous pouvons nous aussi explorer parmi le grand choix que les semenciers nous offrent, pour trouver les espèces de fruits et légumes qui donnent un bon rendement chez nous et les variétés qui conviennent le mieux aux conditions de notre jardin, mais aussi à nos besoins et à nos goûts. 
Bonne exploration !

1 commentaire:

  1. Toujours intéressant de vous lire mesdames!

    Je trouve intelligent le concept de semis d'annuelles potagères à la volée, malgré le succès mitigé. Je vais l'essayer ce printemps.

    Bien hâte à la partie 2!

    Au plaisir.

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